Et toi, tu as fait combien de pays ?

planisphère
Il y a des questions de la part d’autres voyageurs qui rendent fébrile, mais probablement pas autant que celle de savoir combien de pays vous avez « fait ».

Nous sommes nombreux à adorer voyager, découvrir de nouveaux endroits, rencontrer des gens différents les uns des autres mais avec lesquels on apprend plus sur un pays que dans n’importe quel guide. Nous aimons également partager ces moments avec nos proches, sur nos réseaux sociaux ou même par nos blogs en proposant des conseils. Cela devrait s’arrêter là.

Mais certaines personnes se plaisent à faire des voyages une compétition : en voir le plus possible en un court laps de temps pour pouvoir afficher leur jolie carte du monde remplie (peu importe qu’ils y soient restés une journée en transit). Vous avez aussi le cas du passeport tamponné à afficher avec fierté, les pins sur les sacs à dos et j’en passe. Que ce besoin de sur-afficher leurs voyages m’interpelle importe bien peu car c’est leur choix et je le respecte. Je parle moi-même ici de certaines de mes aventures, alors ne soyons pas hypocrites. En revanche à partir du moment où l’on m’intègre dans cette compétition, vous me voyez un petit peu plus embêtée surtout lorsqu’elle est formulée de la sorte.

Je ne suis pas à l’aise avec le fond, et encore moins la forme de cette question. Je n’aime pas ce qu’elle sous-entend et ce qu’elle traduit de la culture et des loisirs en entrant par ailleurs dans le langage courant comme si c’était une acceptation définitive de la part de la société.

Faire un pays ?

On ne fait pas un pays, on le visite, on le découvre, on l’explore, mais le verbe faire n’a pas sa place ici, ou du moins ne l’a plus. Je vais être honnête, la seule chose qui me vient à l’esprit lorsque j’entends cette expression c’est colonisation et domination. Ce sont des termes forts, j’en ai conscience et j’espère ne pas choquer par leur emploi mais c’est ce qui est sous-entendu, le plus souvent inconsciemment, dans cette phrase.

On ne fait pas un pays, pas plus qu’on ne se fait quelqu’un. La personne et le pays ne vous doivent rien et ne dépendent pas de vous. Vous avez accès à ce que l’on veut bien partager avec vous, dans le respect. Ce n’est pas vous qui arrivez, prenez ce qui vous plait à la manière d’un colon ou d’un missionnaire et repartez une fois satisfait. Un petit peu plus de modestie et d’humilité serait la bienvenue car nous ne sommes personne pour nous imposer à une personne ou un lieu.

A la limite, on pourrait comprendre le terme « faire » dans le sens de construire, de participer à la mise en place d’une politique, sauf que ce n’est absolument pas ce que sous-entend un voyageur quand il explique qu’il va faire le Machu Pichu. De toute façon, quelle serait la légitimation, notamment juridique, d’une telle implication ? C’est une question d’ingérence  tout simplement, un thème particulièrement d’actualité qui n’est pas sans causer énormément de troubles, les conflits internationaux le démontrent bien.

Lorsque j’aborde ce sujet, on me répond souvent que je pinaille, que ce n’est pas ce que les personnes ont en tête et qu’il s’agit simplement d’une expression. Je suis d’accord avec cela et je crois sincèrement que les gens qui emploient cette phrase ne pensent pas à mal mais répètent simplement un terme qu’ils ont l’habitude d’entendre. Toutefois je ne suis pas certaine de l’intérêt de le conserver.

Car l’utiliser dans le langage courant justifie son existence et sous-entend une acceptation de ce qu’il symbolise (à savoir une domination sur l’étranger). De nombreux mots employés par nos parents n’existent à présent plus et je ne pense pas que la société s’en porte plus mal. C’est quelque chose qui se fait logiquement dès lors que nous sommes éduqués sur le sujet.

Une autre source à ce « problème » se trouve dans l’évolution de la langue française et la diminution de l’emploi de termes appropriés dans les phrases. Enormément de choses « se font » : du sport (je fais de la natation), des gens (je me suis fait Alex), des lieux (J’ai fait le Brésil l’été dernier), de la nourriture (je me suis fait un bon burger)… Est-ce l’enseignement ? Le manque de lecture ? La recherche de l’efficacité en conservant des mots simples ? Je ne connais pas la réponse, mais je serais ravie d’en savoir plus sur ce sujet.

Combien de pays ?

Quelle étrange question, tout de même. S’intéresser à la quantité avant le reste. Pourquoi ne pas la formuler ainsi : « Où es-tu déjà allée? » ou « Quels furent tes moments préférés? » Mais non, il est question d’un nombre.

Ce n’est pas propre au voyage puisque nous sommes plongés dans cette logique de l’importance du chiffre (ce qui ne veut pas dire que l’on recherche toujours le plus élevé possible, le cas inverse est également très fréquent). La quantité d’enfants, de conquêtes (mais attention car selon les personnes tu passes de frigide à salope si tu dépasses un certain nombre), de mètres carrés, de kilos, d’âge et tant d’autres exemples.

Pourquoi la quantité de pays visités devrait valoir plus ? Il n’est pas possible de juger le plaisir d’un voyageur au nombre de kilomètres parcourus. Je prends personnellement autant de plaisir à me promener sur une plage à quelques kilomètres de chez moi avec ma maman qu’en escaladant le Mont Fuji. Je ne considère pas avoir raté ma vie parce que j’ai préféré mettre tout mon argent dans deux ans de voyages au Japon alors que cette somme m’aurait permis de financer une découverte de tous les pays d’Asie de l’Est. Alors oui, j’aurais remonté mon curseur de pays visités. Mais après ?

Si le seul plaisir est celui du chiffre, on risque d’être confronté à de belles désillusions à terme. Que ferez-vous une fois votre passeport tamponné de partout ? Vous recommencerez ? Dans quel ordre et sur quels fondements ?

Mais après tout si c’est votre façon de voir le voyage, grand bien vous fasse. Cependant, n’attendez pas de moi que je la partage ou que je participe à une compétition d’égo basée sur un tel critère. Je n’ai pas en tête le nombre de pays où je me suis rendue et cela ne m’intéresse pas car je n’ai rien à prouver. Le principal est de passer des moments exceptionnels, de se créer de bons souvenirs et d’apprendre toujours plus. Cela implique bien entendu le fait de retourner, si on le souhaite, dans un même pays parce qu’on ne peut jamais affirmer que l’on connait un endroit, même au bout de plusieurs années.

Je souhaite cependant nuancer mes propos (c’est la règle du jeu d’être virulente au début que voulez-vous) : si ces expressions me gênent, l’important repose avant tout dans l’intention de chacun. Rares sont ceux qui s’expriment de la sorte afin d’établir leur supériorité, mais ils existent et c’est avant tout à eux qu’est consacré cet article. Certes, cela n’est pas grave, mais cela a-t-il besoin de l’être pour essayer de réfléchir à ce sujet et de s’améliorer ?

Quel est votre avis sur le sujet ? Vous a-t-on déjà posé d’une telle question ?

22 Comments

  • Je reconnais beaucoup de personnes dans ce que tu dis. On a parfois vraiment l’impression que voyager et devenu une compétition : aller dans le plus de pays possible, dans les hôtels les plus luxueux etc.. Alors que comme tu le dis, voyager c’est découvrir et profiter avant tout. Quel dommage de faire de tout une compétition absolue..

    • Merci beaucoup pour ton commentaire. En effet, cet article n’a pas pour but d’agresser gratuitement mais plutôt de pousser à s’interroger sur ce choix de mots et ce qu’on en fait. Chacun voyage comme il veut bien entendu, mais si je partage quelques unes de mes aventures ici, je ne verrais jamais cela comme une compétition, cela n’a aucun intérêt. On a tendance à penser que la quantité fait le bonheur, c’est loin d’être le cas !

  • Ah quel article génial
    Je me suis fais la remarque la dernière fois quand on m’a demandé dans combien de pays je suis déjà allée plutôt que lesquels j’ai visité ..
    Ca m’a limite choqué, parce que pour moi, l’échange le partage de ma passion qu’est le voyage c’est l’envie de parler de ce qui me plait et pourquoi et comment j’ai vécu la chose etc 😉 mais bon, tu as raison, certains voient ça comme une compétition
    Et c’est dommage à souhait ! <3

    • Merci pour ton témoignage! Je vois que tu as également rencontré certaines de ces personnes. C’est étrange mais avant de voyager par moi-même, je ne savais même pas que les voyages pouvaient constituer une compétition (j’étais simplement heureuse d’être là où j’étais). C’est quand un voyageur dans une auberge m’a parlé de ça sur un ton condescendant à souhait que j’ai commencé à réaliser ce phénomène et depuis j’en croise partout (souvent des hommes d’ailleurs). Dans l’absolu, les gens font ce qu’ils veulent, je m’en fiche, mais je ne veux pas être intégrée à cela parce que ce n’est pas du tout ma façon de fonctionner, nous n’avons rien à prouver aux autres ! Merci de ton passage 🙂

  • C’est sur, je suis allée 2 fois à Marrakech, je ne peux pas dire que j’ai vu tout le Maroc! (et c’est bien dommage, d’ailleurs, il faut que j’y retourne ;-)!)

    • En effet, même la ville d’enfance, je ne peux me targuer de la connaitre parfaitement et j’y ai pourtant vécu 18 ans 🙂 Un pays est immense et surtout n’est pas statique : il évolue constamment. J’espère que tu apprécieras tes prochains séjours!

  • C’est dingue comme beaucoup (trop) de gens ont ce besoin de toujours quantifier tout !
    Combien de voyages, combien ça t’a couté …
    Mais alors la pire des questions / remarques / bullshit qu’on peut me sortir reste : « tu te dis voyageuse ou tu as un blog voyage mais tu n’es allée QU’EN Europe ?
    Oui dingue dis donc haha !!

    • C’est vraiment insupportable ces jugements en effet (la question du budget revient souvent en effet..comme si ça ne dépendait pas de pleins d’éléments propres à chacun) >< Comme si nous n'avions pas des personnalités, des gouts, des vies, des impératifs différents.. Et c'est sûr l'Europe, ce n'est pas du vrai voyage voyons.. Comme si la distance justifiait un "mieux"....

  • Cela me fait rire en fait cette expression : si je prends mon cas, j’ai été il y a quelques années faire un chantier de jeunes à Kaliningrad, une enclave russe sur la mer Baltique entre la Pologne et la Lituanie. Donc techniquement, j’ai « fait la Russie » et j’ai d’ailleurs un joli tampon sur mon passeport. Pourtant, si on regarde à l’échelle de cet immense pays, je n’ai fait que visiter un minuscule bout de territoire qui n’est même pas rattaché au reste 🙂

    • C’est tout à fait ça. Tu a vécu une expérience formidable avant tout.. et en effet la Russie est tellement immense qu’on ne saurait la connaître dans son entièreté ! Déjà simplement parce que les pays évoluent constamment, même notre propre ville ! Alors un pays où l’on ne vit pas.. Merci de passage !

  • Dans les personnes qui m’ont posé cette question je vois deux catégories: le compétiteur et l’envieux. Le compétiteur, c’est celui qui ne veut plus aller en Europe parce de toute façon il a déjà tout vu, celui qui a des amis partout dans le monde, celui qui se la raconte, quoi. J’ai de la chance j’en ai pas beaucoup rencontré. Par contre, les envieux, avec mon copain (qui en plus est le meilleur compagnon de voyage du monde <3), on en croise souvent. Ils nous demandent combien de pays on a fait, mais c'est pour ensuite faire des remarques sur "comment on a pas se payer tout ça?". Les remarques viennent en général de gens qui viennent de s'acheter une voiture neuve, vivent dans un appartement cher et ne savent pas organiser un voyage par eux-même…alors qu'avec mon copain on organise tout nous même, on vit dans un appart' qui nous coûte pas grand chose et on est très peu dépensier parce que notre passion c'est voyager et on dépense de l'argent uniquement pour ça!
    Sinon, je suis tout à fait d'accord toi quand tu parles des gens qui disent "j'ai fait la Corse, le Japon, etc.", c'est vraiment irritant…

    • C’est une bonne chose que ton copain et toi soyez si fusionnels dans vos passions ! Vous avez raison : on n’a rien sans rien et nous disposons tout de même d’un certain privilège d’être nés ici à cette époque, d’autres (surtout des femmes) n’ont pas cette chance. Cela demande des sacrifices quotidiens mais hey si c’est pour réaliser une passion et que c’est choisi comment regretter ? ^^ Merci de ton intervention. A bientôt !

    • Merci pour ton commentaire ! En effet, c’est une expression fort déplaisante qui s’oppose totalement à une idée de découvrir (plutôt que d’accaparation).

  • Je vois tout à fait du genre de personne dont tu parles.. Cette « expression » « faire un pays », m’insupporte au plus haut point! On me demande souvent combien t’en a fait? ou tu veux aller dans combien de pays encore? comme si mon désir de voyager, d’assouvir ma soif de découvertes se mesurait ainsi… Je pense (et c’est peut être dur) que les gens qui disent ça n’ont tout simplement rien compris à la beauté d’un voyage à l’étranger…

    • C’est malheureux en effet.Combien de fois m’a-t-on dit « mais pourquoi tu retournes là-bas, tu ne veux pas en faire plus ? »…Euh, dans l’absolu oui je veux découvrir des choses variées, mais je souhaite avant tout être heureuse et apprécier chacun des moments. Voir plus de pays ne conditionne pas le bonheur ! Merci de ton partage !

  • J’ai découvert ton blog récemment, me suis abonnée à tous tes réseaux haha, merci pour cet article ! c’est la même chose en anglais, une amie qui vient de commencer un tour du monde a noté la France dans sa liste de « countries visited » pour une nuit en transit à Roissy. Je lui ai fait part de mon avis et elle a répondu « all big travel bloggers do it »… c’est triste.

    • Je suis ravie que ce blog te plaise, merci beaucoup ! Ce que tu me racontes me désole : quand on ouvre un blog c’est pour partager et conserver des expériences, pas pour cocher des pays. Il y a plusieurs pays où je me suis rendue que je n’ai jamais mentionné ici par exemple, pour des raisons de temps, parce que je n’ai pas forcément de quoi rédiger un article, parce que j’y suis restée peu de jour et ne me vois pas proposer d’itinéraire etc.. Et le fait est que ce n’est pas grave ! Les lecteurs (et je suis moi-même lectrice de blogs) viennent pour la personnalité de l’auteur, pour les conseils proposés, pour les photos..Les raisons vont multiples, mais ils ne viennent jamais parce que cette personne a le plus grand nombre de pays inscrits sur sa carte, car qu’y a-t-il à raconter de ce voyage en France à part l’aéroport ? Quand on va sur un blog, on veut des histoires ou des conseils concrets, pas des chiffres ou listes de pays.
      Merci de ton partage !

  • Je suis de l’école qui pense que chaque mot a un poids, une histoire et une signification précise. Utiliser l’un plutôt que l’autre n’est pas anodin et façonne ainsi notre pensée… Je déteste à la fois l’idée de « faire des pays » tout comme l’expression !
    Je vais toujours aux mêmes endroits, et je sens que cela coince avec certaines personnes (« mais pourquoi, alors qu’elle pourrait ajouter des lieux et des pays à sa liste ?! »).
    Je ne quantifie pas la découverte, à chaque fois elle est magique, fantastique, et je prends un plaisir fou, c’est bien tout ce qui compte ! 🙂
    Merci pour cet article !

    • Merci pour ton commentaire, je te rejoins entièrement : les mots ont leur importance.
      Pourquoi se priver d’aller dans des lieux que tu adores, en effet ? Mon propre père m’a souvent fait la réflexion et pourtant il est ouvert sur les voyages etc.. Mais, bon, notre société nous met une pression de quantité sur tous les aspects de notre vie et les voyages y passent inévitablement. Privilégions le plaisir, c’est la seule chose qui importe, parce que le reste ne traduit rien de nous.

  • J’ai eu la chance de faire quelques voyages.
    Combien? peu importe…mais pas assez c’est sur
    Pourquoi tous simplement l’envie d’encore, d’autres choses, d’autres saisons.
    Il est sur que tout le monde ne voyage pas pour les mêmes raisons.
    merci pour tes « retours », tes articles et tes videos tu m’as donné des envies lol

    • Merci pour ton témoignage ! Le voyage et les raisons pour le faire est toujours très personnel et nous avons en effet tous des façons différentes de l’aborder. Il serait bien de ne pas confondre partage et compétition malheureusement.

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